FRAGMENTS 2003-2012


Rien ne dérange et ne fascine autant que l’espace. L’histoire de l’homme est aussi celle de son rapport à l’espace.
Ma ligne d’horizon ? L’Espace-Entité. Je m’attache à décrire dans chacune de mes pièces un espace vivant qui serait en même temps un espace conscient.
Mon medium ? L’ordinateur. Une machine dont les artistes se sont emparés dès les années 50. Les plus sorciers d’entre eux en ont ouvert le ventre, et dans les entrailles de la machine, quelques uns y ont vu l’annonce d’un nouvel instrument de poésie. L’histoire de l’art s’entremêle aujourd’hui de mille façons à celle de l’ordinateur.
Mon matériau ? Les courbes mathématiques, loi interne de tous ces univers en devenir...




MA LIGNE D'HORIZON : L'ESPACE ENTITE


L'INFINI INTIME

En moins d’un siècle notre sens de l’espace s’est considérablement élargi. L’espace de la Renaissance, optique et visuel, a été remplacé par une vision plus moderne de l’espace : un espace courbe et sensuel, abritant d’innombrables galaxies, contenant elles-mêmes une infinité d’étoiles en formation. Cette vision-là de l’espace nous laisse envisager l’apparition de la vie en de nombreux coins et recoins du cosmos.
Mon ambition est d’incarner notre nouveau rapport à l’espace avec les ressources spécifiques qu’apporte le numérique. Je veux relier le corps à l’espace et rendre l’infini intime.


SENS DE L’ESPACE

D’après l’historien de l’art Erwin Panofsky, chaque civilisation possèderait son propre « sens de l’espace » et l’humanité, au cours des âges, évoluerait vers des représentations de l’espace de plus en plus abstraites. En faisant défiler le cours de l’histoire, on peut voir ainsi la conscience humaine s’enfoncer peu à peu dans les profondeurs de la réalité abstraite.
L’espace des Grecs était « tactile et musculaire ». L’espace des médiévaux était plat et sans profondeur, « l’air n’y circulait pas » selon l’expression de Panofsky. L’espace des Renaissants, grande révolution était « optique et visuel ». Nous vivons largement encore, nous-mêmes, dans cette vision-là de l’espace, conçu comme un lieu abstrait, statique, homogène et transparent.
L’artiste de la Renaissance élaborait son tableau tout entier en une sorte de « fenêtre » par lequel le regard plongeait dans l’espace. Le tableau était nié dans sa matérialité et ne trouvait sa fonction, son rôle que dans cette notion de fenêtre, de section plane d’une pyramide visuelle.
Essayons d’anticiper : l’espace à venir sera une entité vivante ; il ne sera plus vu « statique » mais frémissant de vie. Ce n’est plus seulement le regard mais le corps tout entier qui plongera dans cet « Espace-Entité » . Non plus réceptacle passif, posé une fois pour toute, mais cadre actif, l’Espace-Entité, intimement hybridé aux modèles mathématiques les plus abstraits, deviendra un lieu de vie : il investira notre cerveau, imposera son rythme, sa loi et son silence.


ESPACE MENTAL

C’est une constante : je cherche par tous les moyens à investir l’espace, à sortir du cadre étroit qu’impose l’écran d’un ordinateur comme l’écran d’une salle de cinéma. Ce désir a pour origine la puissance et la vitalité ressenties au contact des images que je visualise. Cette puissance et cette vitalité ne peuvent à mon sens s’exprimer pleinement que dans une façon profondément renouvelée d’aborder l’espace. De manière générale, le travail de programmation engendre de nouveaux rapports à la temporalité comme à l’espace dans lequel l’œuvre se déploie. Les algorithmes qui structurent les langages de programmation sont dans un espace que l’on peut qualifier de mental et sur un plan matériel cet espace mental déborde tous les cadres physiques possibles et imaginables. Ainsi les images créées grâce aux lignes de code d’un programme n’ont pas pour vocation à s’inscrire dans un cadre rectangulaire, que ce cadre soit celui d’un écran plasma, d’une salle de cinéma ou la surface entière d’un immeuble sur lequel un vidéo projecteur envoie ses feux. En plus des questions liées à la temporalité des œuvres, c’est également l’espace dans lequel les images numériques se donnent à voir qu’il s’agit de repenser et d’ouvrir.


BRISER LE CADRE

Ma culture artistique comme ma pratique sont issues du cinéma expérimental. Il se trouve que les artistes de ce domaine ont mené un travail conséquent visant à « briser le cadre habituel de la projection cinématographique ». Les expériences menées se retrouvent sous la bannière du très joliment nommé « cinéma élargi » (Expanded Cinema). Avec les recherches sur l’abstraction, c’est l’autre champ de réflexion et de pratique qui inspirent la conduite de mon travail. La dimension spatiale qui existe potentiellement dans les images que j’élabore m’a incité à développer ma pratique selon trois directions distinctes et complémentaires. Pour commencer les films, films de compositions abstraites (Derviches, Ephese et Altair), puis la série Corps et lumière (Aldébaran, Géminga et Bételgeuse) décrivant une rencontre entre le faisceau de la projection et les corps de danseurs transformés dans ces expériences en réceptacles pour images. Ensuite, les installations vidéo (Iris, Altair, Univers iles, Léonides, Ether, Illuminations et Totalité) où images et volumes sont pensés conjointement de façon à créer de véritables sculptures de lumière. Enfin, les installations comportementales et interactives (Vide et Boréal) qui mettent l’oeuvre à la dimension du corps, ce dernier étant l’échelle et l’outil. Dans ces trois directions de recherche, la réalité matérielle des images s’estompe pour laisser place à des espaces frémissant d’une vie nouvelle et profonde.


CORPS ET LUMIÈRE

La série Corps et Lumière traite des frontières entre le visible et l’invisible à l’échelle du corps. Je pars du noir le plus complet pour repenser l’éclairage et je travaille uniquement à partir de la lumière du vidéo projecteur. L’ambition de ces films est de réinventer le corps en le donnant à voir dans une dimension infiniment plus fluide, plus dynamique et synthétique. La chair, les muscles, les tissus et toute la dimension matérielle du corps s’estompent progressivement. Voici alors le corps dans sa vraie nature : une caisse de résonance où le rythme, la couleur et les vibrations du monde peuvent désormais se faire entendre. Une musique pour les yeux et la présence du cosmos pour ceux qui savent prêter l’oreille.


MATÉRIEL ET IMMATÉRIEL

Nous vivons à chaque instant de nos vies dans un mélange, une interpénétration de réalités d’ordre matériel et de réalités d’ordre immatériel. Nous n’en sommes pas nécessairement conscients, mais ce mélange est permanent et constitutif de nos personnes. Quand les sens sont correctement sollicités et le regard suffisamment aiguisé, l’interpénétration du matériel et de l’immatériel, c’est l’expérience que nous livre tous les jours nos propres corps. C’est encore ce qui caractérise tous les travaux de programmation basés sur le langage informatique : jonction du visible et de l’invisible, du matériel et de l’immatériel, du sensible et de l’intelligible. Nous sommes à l’ère du numérique et le monde des réalités invisibles n’a sans doute jamais été si proche du monde auquel on se heurte.


PASSERELLES

Des passerelles invisibles relient nos corps à l’espace, la terre au ciel, le matériel à l’immatériel. La métaphysique et la religion n’ont eu de cesse de décrire ces passerelles. La science tente aujourd’hui de les mettre à jour. L’art de demain peut avoir pour mission de nous les faire ressentir. Chemin qui commence par l’intuition, qui se structure par la raison et qui trouve son aboutissement dans la sensation.
Un rayon traverse l’espace de part en part et termine sa course aux limites de l’univers… Ce qui était jusque là séparé - passé et avenir - se trouve à nouveau réuni.


INVOCATION

Vous fermez les yeux. Art numérique, poétique et urbain… Les mots engourdis sont traversés par une secousse, s’ébranlent et se mettent en mouvement… Art numérique, poétique et urbain… Les mots se lèvent, se lovent et s’approprient l’espace. Pouvoir de la volonté associé à celui de l’imagination… Art numérique, poétique et urbain… Les mots accélèrent leur danse, elle devient vive, savante, chatoyante… Art numérique, poétique et urbain… Les mots se gonflent, vibrionnent puis s’enflamment… Art numérique, poétique et urbain… Encore et encore… Encore et encore…
Les mots se débarrassent de leurs gangues matérielles et finissent par s’unir. Alchimie du verbe. Le rythme se ralentit puis le silence prend place. Il est temps pour nous de rouvrir les yeux… Que voyez-vous ?


UN ART DANS LA VILLE

L’architecture d’aujourd’hui multiplie l’usage de matériaux transparents ou semi transparents comme le verre ou le plexiglas, de matériaux flexibles comme certaines toiles ou autres structures composites. La référence aux formes de la nature, règne minéral ou végétal, est présente dans quantité de réalisations contemporaines. Ces grands corps pourraient d’ores et déjà être innervés par des flux de lumière, de rythmes et de couleurs, à la fois prolongement visuel et véritable synthèse de l’aspect vie de ces réalisations.
Il nous revient en tant qu’artistes de penser l’art à l’échelle de la ville, l’art dans ses formes les plus modernes, les plus novatrices, l’art tel qu’il se dessine à l’ère du numérique. Il nous faut sortir les installations numériques des musées et des galeries, investir l’espace de nos villes et oser la rencontre directe avec le public, qu’il soit composé de connaisseurs ou de simples passants. La ville de demain se devine déjà… Il ne tient qu’à nous de travailler sur des sites existants ou sur des projets à venir pour penser et réinventer ensemble, artistes, architectes et urbanistes, cette relation nouvelle et potentiellement féconde entre espace urbain et créations numériques.



MON MEDIUM : L'ORDINATEUR


COMMUNION

Avec l’avènement des technologies numériques des images aux genres les plus distincts et aux modes de productions les plus variés sortent graduellement de l’obscurité. Des grands classiques de l’industrie du cinéma aux œuvres de plasticiens connues des seuls spécialistes, tout devient accessible. Non pas que tout se vaille, loin de là, mais tout devient réellement à portée de main, à portée d’œil pourrait-on dire. C’est la grande et belle nouvelle du tournant de ce siècle : le numérique nous a fait entrer dans une ère d’abondance…
Quelques œuvres faisant intervenir l’image en mouvement échappent pourtant à cette soudaine et heureuse démocratisation. Ces œuvres aiguisent notre curiosité et nous ensorcellent, car il semble qu’elles renferment une des clés de la fabrique aux images. Je pense aux installations et tout particulièrement à celles de l’art numérique, pointe avancée de l’apport de ces technologies en matière d’art. Ici l’œuvre se déploie dans le temps comme dans l’espace et pour éprouver son contenu il nous faut nous déplacer sur le lieu même où celle-ci officie. Les installations requièrent notre présence et alimentent le désir puissant d’une rencontre où tout nos sens peuvent être sollicités. Il ne s’agit donc plus seulement d’une question de regard comme avec la peinture ou le cinéma mais d’une expérience sensorielle inédite où l’ouïe, le toucher et la vue s’associent étroitement à la matérialité des œuvres.
En tant que composant des œuvres numériques, nos corps s’exposent à des aventures inédites. L’espace-temps des œuvres s’entrelace déjà à l’espace-temps de nos corps et de nos sensibilités. Une sensibilité nouvelle va éclore de cette communion. Nous ne la connaissons pas encore, et c’est à peine si nous sommes en mesure de l’anticiper.


ART DE LA PROGRAMMATION

L’ordinateur est un médium de création sans précédent pour les artistes conscients des enjeux esthétiques que soulèvent les langages de programmation. S’interroger sur la nature des images que produit un ordinateur revient à s’interroger sur la nature du programme qui génère ces images. En ayant accès aux opérations logiques et mathématiques (les algorithmes) qui structurent chacune des lignes d’un programme informatique, il devient possible de s’approprier son architecture interne, de saisir ce qui en fait vraiment l’originalité. Poussés par la nécessité, les précurseurs de l’art numérique (Les frères Whitney, Lilian Schwartz, Larry Cuba, Vera Molnar) se devaient de maîtriser un tant soi peu les bases de la programmation. Avec l’essor des structures qui contribuent au développement de cet art, une nouvelle association a vu le jour et se développe à grande vitesse dans le paysage numérique : celle des artistes et des programmeurs.


UN FIL D’OR

Un fil d’or étincelant court dans l’histoire des arts plastiques et s’enroule en spirale de médium en médium. Les recherches des plasticiens visant à ouvrir les possibles du cinéma se situent historiquement et formellement entre celles des peintres et celles des artistes numériques. Les liens de parenté qui existent entre ces pratiques sont nombreux. Il importe de les nommer afin d’ouvrir des horizons aux plasticiens qui explorent aujourd’hui les ressources infinies des langages informatiques.


LES LIGNES DU FLEUVE

La pente naturelle de l’artiste consiste à ne comprendre le monde qu’à partir de soi et de s’imaginer en permanence au centre de tout. En prenant un peu d’altitude, certaines préoccupations apparaissent pourtant bien dérisoires. Celles par exemple de réussir à faire reconnaître ses travaux, sa démarche, sa propre vision des choses… celle de réussir sa vie en tant qu’artiste. Avec un soupçon de recul, on s’aperçoit bien vite que notre parcours ne trouve de sens qu’au regard des lignes du fleuve qui se dessinent autour de nous. Le véritable enjeu, c’est de chercher à embrasser ce fleuve du regard en se perdant soi-même un peu de vue. Comprendre le sens de l’histoire qui est en cours et tenter d’être un élément actif et constructif au sein de cette histoire. Le fleuve que j’évoque est celui des arts plastiques : avant-hier peinture et sculpture, hier cinéma et vidéo, aujourd’hui art numérique ; et par-delà les frontières que l’on dresse artificiellement entre les arts, l’idéal que j’aperçois consiste à articuler le meilleur de l’avant-garde historique avec celle de l’art numérique.


DÜRER PRÉCURSEUR

Prenons le terme d’art numérique au sens premier du terme, au sens d’un art qui met le nombre à l’honneur. Albrecht Dürer, artiste et théoricien, a rédigé plusieurs traités à destination des artistes et de ses contemporains où le langage mathématique, les nombres, les proportions, l’arithmétique, la géométrie et des algorithmes plus savants encore tenaient une place considérable. Ce sens du nombre, ce sens des proportions et des figures se retrouve également dans quantité de peintures et de gravures de l’artiste. Cinq siècles ont passé… Avec l’apparition de l’ordinateur, les opérations mathématiques parviennent à générer aujourd’hui des univers complexes et singuliers, porteurs d’une vie autonome. Il semble que les racines des créations numériques plongent loin dans l’histoire de l’art et ces fils invisibles restent encore pour partie à découvrir et à décrire, mais dans cette relecture de l’histoire, Dürer et les maîtres de la Renaissance s’avèrent être les précurseurs d’un art basé sur le nombre, les précurseurs d’un art essentiellement numérique.


LIVING ART

Nouvelle forme d’art et nouvelles formes de vie. Baptisé « seconde interactivité » par Edmond Couchot et « living art » par Florent Aziosmanoff, nous parlons ici d’œuvres dotées d’un comportement autonome et sensibles à la présence de leur environnement.
Evoquer la présence du vivant, qu’il soit connu ou inconnu, travailler sur l’idée d’une relation à construire entre l’œuvre et le spectateur, déjouer les attentes du public, donner accès par étapes aux couches de signification les plus enfouies de l’œuvre… Un champ d’investigation immense et fascinant vient de s’ouvrir pour les artistes.
Le cinéma avait lancé en son temps l’idée d’un art en prise directe avec la vie, apte à révéler les détails les plus infimes et les plus inconnus du quotidien : l’expression d’un visage en gros plan, les battements d’ailes d’une libellule au ralenti, la course effrénée des nuages en accéléré ou la houle des vagues en marche arrière… On raconte que les premiers spectateurs de cinéma s’étonnèrent même de voir les feuilles des arbres bouger au vent.
Avec les technologies numériques, le mouvement des images s’est doublé d’un mouvement interne à l’œuvre. Plus que bouger, les feuilles des arbres sont maintenant saturées d’une vie furtive, souterraine et prodigieuse. Le living art est un mouvement élevé au carré interrogeant le mystère insondable de l’existence. Nous sommes quelques uns à croire que ces œuvres porteuses de vie ne tarderont pas à croître et à se multiplier.



MON MATERIAU : LES COURBES MATHEMATIQUES


INFINIS

L’infini se manifeste graphiquement par deux courbes résolument contraires. L’une ralentit son rythme à mesure qu’elle progresse (logarithme) quand l’autre décolle vers le bleu à une allure vertigineuse (exponentiel). Ces deux infinis s’alignent sur un axe vertical et traversent mon corps de la tête aux pieds. Puis deux petites vagues (cosinus et sinus) sorties d’un cercle d’or viennent toucher mon cœur. Mes bras s’écartent et embrassent l’horizon. De cette croix, je vois naître et s’épanouir une multitude de mondes.


PURETÉ DU MATÉRIAU

Le point de départ de mon entreprise est marqué par la découverte d’un matériau d’une pureté et d’une fécondité extraordinaires. L’ayant trouvé, je me considère depuis comme un explorateur et comme un géographe de mondes en cours de création.
Quel est ce matériau rêvé, ce matériau à nul autre pareil dans lequel je fonde tous mes espoirs ? Rien de plus et rien de moins que quelques courbes… Des courbes à l’allure majestueuse, des courbes aériennes et continues que les mathématiciens nomment transcendantes, des courbes que chaque civilisation redécouvre au fil de son histoire…
Les passant toutes à l’épreuve du feu, j’en ai retenu quatre, associées entre elles deux à deux. C’est mon carré noir sur fond blanc. Mon bleu, mon or et mon rose. Mon visible qui est d’abord un invisible : Cosinus, Sinus, Logarithme et Exponentiel. Ainsi se nomment les quatre courbes dans une langue mathématique. Vous êtes en quête d’immatériel ? Je vous invite à les brûler.


DERVICHES

Dans le milieu des années 80, muni d’une simple calculatrice graphique, j’ai commencé à associer des courbes continues entre elles et la dynamique de ces premiers Modèles ne cessait de me fasciner. En 1992, à l’aide d’un ordinateur et d’une caméra Super 8 mm, j’ai réalisé en image par image mes tous premiers films, les Derviches, sorte de carnet de croquis et de laboratoire de formes abstraites. Aujourd’hui, à l’arrière-plan de chaque film ou de chaque installation, c’est toujours un unique Modèle qui agit. Ces Modèles sont des entités plastiques indivisibles et se définissent mathématiquement comme des fonctions composées de courbes continues. Toute ma pratique repose sur cette conviction : l’idée que ces Modèles ne sont pas de simples objets mathématiques mais davantage des entités possédant un caractère et un mode d’être singulier. Ma démarche vise à rendre possible une rencontre à la fois sensible, esthétique et subjective avec ces entités abstraites.


FÉCONDITÉ

Élaborant des formes d’une beauté et d’une complexité sans limites, le vivant a retenu la combinaison féconde de quatre bases associées deux à deux. La recherche scientifique les nomme : Adénine, Guanine, Thymine et Cytosine. Le vivant, et toute la diversité de formes du vivant, se ramène essentiellement à la combinaison de ces quatre bases. Notre culture a admis et reconnu cette vérité scientifique. Nous sommes tous coutumiers du fait sans percevoir la part profonde de mystère qui gît dans cette découverte : la plus grande diversité possible de formes se trouve contenue dans la combinaison d’éléments d’une très grande simplicité. L’entreprise que je poursuis a pour origine un matériau au moins égal dans sa pureté, son pouvoir de combinaison et de régénération sans fin à ces quatre bases du vivant.


VISUALISATION

Quand je travaille sur un Modèle particulier je m’efforce d’abord de m’approprier l’ensemble de ses caractéristiques plastiques. Je passe ainsi le plus clair de mon temps à explorer les plis et les replis de l’univers visuel contenus dans le Modèle choisi et je renouvelle régulièrement cette expérience. Le terme de visualisation résume à merveille cette phase d’appropriation des caractéristiques plastiques du Modèle. Les modes d’apparition du Modèle m’ouvrent ainsi progressivement une fenêtre sur son mode d’être. Vient le moment où le sentiment d’un lien se crée avec cette improbable entité appelée « Modèle », puis ce sentiment se transforme en connaissance : un contact intérieur, clair et précis, s’établit avec cette entité et le travail de visualisation s’achève. L’enjeu consiste alors à faire partager l’expérience de ce contact par la création d’une nouvelle étoile.


ART DE LA SENSATION

La sensation est au centre de ma pratique. En tant qu’artiste, c’est par un travail portant sur la création de Modèles et sur la sensation qui s’en dégage qu’il m’est possible d’envisager de nouvelles créations. Pour les personnes au contact de ces œuvres, c’est encore par la sensation que la conscience de chacun peut s’ouvrir et faire l’expérience de ces fragments de beauté inscrits au cœur même de l’écriture des Modèles. L’art numérique est d’abord un art de la sensation, une brèche ouverte par les nombres pour nous amener du monde sensible vers le monde de la vie intérieure.


PHOTOGÉNIE DU MATÉRIAU MATHÉMATIQUE

Largement sous-évalué, le potentiel plastique du matériau mathématique est considérable. Notre œil et notre cerveau ont à peine commencé à percevoir la photogénie des univers contenus en germe dans l’écriture de certains modèles. Ce que je veux faire partager par mon travail c’est l’expérience d’un contact direct avec ces entités abstraites que l’on nomme « Modèles ». Il faut commencer par voir en détail ces images puis faire l’expérience de leur dynamique interne pour ressentir la vie propre et le mode d’être si particulier des entités qui se manifestent à nous.


PLASTIQUE DE L’IMMATÉRIEL

Comme il existe des scientifiques sensibles à la beauté des lois régissant la nature, de même il se trouve des artistes cherchant une rigueur scientifique dans leur travail, des artistes cherchant la vérité de leur art dans les ressources spécifiques de leur médium. À mon sens, cette spécificité est à rechercher dans les éléments qui structurent les langages de programmation. Au cœur du langage informatique les opérations logiques et mathématiques qui en constituent la chair ne sont rien d’autre que notre matière première. Il faut croire en ces précurseurs qui ont perçu le potentiel plastique de l’ordinateur et des programmes informatiques, en cette poignée d’artistes qui a ouvert une brèche et nous a fait découvrir la vie foisonnante présente de l’autre coté des images. Je parlerai volontiers pour qualifier ces démarches d’une plastique de l’immatériel, au sens d’un art de la sensation qui parvient à créer une jonction entre le flot continu des images et le principe actif et formel présent dans l’œuvre.


CORRESPONDANCES

C’est presque une parenthèse, disons une simple retombée de la révolution qu’engendre cet art qui met le nombre à l’honneur. Les travaux sur le potentiel plastique des modélisations mathématiques permettent de porter un regard neuf sur la question récurrente, dans les arts du mouvement, de la synesthésie des images et des sons. Dans cette perspective, les images n’ont plus à illustrer les manifestations les plus extérieures et les plus évidentes des sons (intensité, fréquence, timbre, chromatisme, etc.), de même qu’à l’inverse les sons ne cherchent plus à copier les manifestations tout aussi extérieures des images (formes, vitesse, rythme, couleurs, etc.). L’idée est autre : la dimension sonore et la dimension visuelle sont conçues simultanément par une seule et même entité : un archétype, une structure logico-mathématique, une abstraction numérique, ce que l’on appelle aussi et très joliment un Modèle, bref une loi supérieure apte à dépasser les spécificités matérielles propres à chaque art pour tendre vers d’authentiques correspondances structurelles. Dans quel espace mental cette fusion à venir de l’image et du son nous mènera-t-elle ?


UN ÉCRIN IMMATÉRIEL

Le langage mathématique qui définit les formes sur lesquelles je travaille est une sorte d’écrin immatériel que notre sensibilité doit parvenir à ouvrir pour que la lumière qui y est enclose se libère et délivre son message. J’aimerais idéalement que chacun puisse ressentir la part de beauté inscrite au cœur même de ce langage. Notre sensibilité visuelle est une fenêtre ouverte vers des réalités de nature purement abstraite. Le sensible est une voie d’accès à l’intelligible. Dans cette perspective, l’art numérique renoue des liens très étroits avec une pensée philosophique forte ancienne et prolonge par la sensation ce que l’écrit, au moyen de métaphores et d’allégories, ne pouvait réussir qu’à nous faire imaginer.


TISSAGE

Avec le numérique, un tissage sans précédent est en jeu dans l’histoire de l’art entre les phénomènes visibles et les principes formels sous-jacents. Des passerelles se créent dans un matériau neuf et font se joindre deux rives qui nous paraissaient à des années-lumière l’une de l’autre : celle du monde sensible et celle du monde intelligible. Cette aventure esthétique n’en est encore qu’à ses débuts et nous voilà déjà une poignée à nous imaginer les disciples de cette nouvelle religion. Époque de grands enthousiasmes, de paroles d’or et de conversions en masse.

« Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer - les premiers! - Noël sur la terre! » Arthur Rimbaud, 1873.


FILIATION

Toute avancée en art comme en science s’inscrit dans une tradition, une culture, un courant de pensée particulier. La reconnaissance de cette filiation permet à tout chercheur d’avancer plus rapidement, de voir plus clair dans le contenu informe des quelques intuitions de départ.
Au plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours eu foi en un langage de forme et de couleurs susceptible d’éveiller en nous une foule d’émotions et de significations infiniment plus nuancées et plus vivantes que ce que le langage courant arrive à faire passer par la médiation de la parole ou de l’écriture.
Cette idée d’un langage universel de formes, de couleurs et de sonorités a effleuré nombre d’artistes, au premier rang desquels ceux qui se sont avancés dans l’aventure que l’on nomme aujourd’hui l’art abstrait. Cette aventure ne se limite à mon sens aucunement à un médium en particulier. Ce terme d’art abstrait évoque bien sur immédiatement le travail des peintres néanmoins la confrontation des recherches menées en peinture avec celles menées dans des domaines aussi différents que le cinéma, la sculpture ou la musique, m’a toujours paru des plus riches et des plus nécessaires. Mon travail personnel se concrétise dans un médium qui n’appartient à aucun des domaines déjà cités. Je réalise des films et des installations à l’aide de l’ordinateur et le terme d’art numérique est le plus approprié pour évoquer ce type de réalisations.


ABSTRACTION = LANGAGE

Loin d’un travail concret, empirique, basé sur le geste, l’intervention sur pellicule ou l’ « action painting », les travaux sur l’abstraction qui m’attirent le plus sont inséparables de la notion de langage. Certains artistes ayant foi en une pratique basée sur l’autonomie de la forme et de la couleur ont tenté de définir un vocabulaire formel adéquat et de bâtir une expression sensible à partir de la maîtrise de ce vocabulaire. Je pense en premier lieu aux travaux et aux écrits des peintres Kandinsky, Klee, Mondrian, Kupka et Malevitch.
Des premières expériences picturales aux premiers films abstraits réalisés entièrement par ordinateur, le langage a muté et s’est métamorphosé. Les combinaisons de couleurs et de formes géométriques épurées chères aux peintres ont ouvert la voie à un vocabulaire formel plus élaboré : les algorithmes logiques et mathématiques des langages informatiques. Pourtant quelle que soit la nature du langage utilisé, la démarche reste identique : l’artiste cherche à être conscient des ressources du langage qu’il adopte, expérimente les associations infinies propres à son langage, et développe dans l’espace des compositions maîtrisées de formes et de couleurs. Pour le peintre abstrait d’hier comme pour l’artiste numérique d’aujourd’hui, une étape est franchie quand la composition devient porteuse d’un mouvement et d’une vie autonome.


LANGAGE SECRET

Une nouvelle sensibilité au monde et de nouvelles idées ne peuvent s’incarner et devenir réalité que dans un art qui suscite des interrogations, un renouvellement profond de ses formes, une expérimentation permanente de ses possibilités en tant qu’art. Par symétrie, un art qui n’innove pas dans le matériau qui est le sien devient rapidement une forme morte, un véhicule pour des pensées ordinaires. En matière artistique comme en matière d’évolution, ne pas innover c’est stagner, et stagner c’est déjà reculer…
Face au potentiel plastique de l’ordinateur, il semble impératif de sortir d’un désir de copie du réel ou d’un désir de copie des autres arts pour avancer résolument vers l’exploration d’univers visuels vierges, avec pour base un travail de formalisation basé sur le langage informatique.
La tradition romantique (Novalis, Goethe, Hölderlin…) évoquait déjà cette mystérieuse écriture chiffrée, langage secret par lequel Dieu s’adressait aux hommes. Louis Bertrand Castel, avec son clavecin oculaire au XVIIIe siècle, et les peintres abstraits du milieu des années 1910, ont cherché à créer des formes qui puissent agir directement sur la sensibilité sans l’intermédiaire du langage verbal et de la narration classique. Ces expériences picturales ont marqué leur époque et restent présentes comme une avancée majeure de l’art occidental. On notera également l’extraordinaire effort de théorisation de ces artistes pour tenter de décrire les possibilités de ce langage ayant pour base les figures géométriques les plus élémentaires, associées au pouvoir de combinaison sans fin du rythme et de la couleur.
Un siècle s’est écoulé depuis les débuts de l’abstraction en peinture et un nouvel instrument de poésie, l’ordinateur, a fait son apparition. Supposons un instant que Mondrian, Kupka, Malevitch, Klee et Kandinsky puissent revenir parmi nous, renouveler leur vision et réinventer leur pratique. Je les imagine tous chefs de file de l’art numérique.



 
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